Abdelwahab Doukkali…le grand maître qui a su réinventer les airs de la vie

Abdelwahab Doukkali…le grand maître qui a su réinventer les airs de la vie

Le défunt Abdelwahab Doukkali a su, au fil de ses années d'artiste, créer un style musical qui lui est propre, devenant une école artistique à part entière, portant l'âme du Maroc à la rencontre des musiques du monde, orientaux et internationaux, traditionnels comme modernes.

À une époque où les instituts spécialisés dans la formation artistique académique se faisaient rares, Doukkali a incarné, à l’instar des figures d’exception, un modèle de génie intuitif capable de saisir la beauté et la singularité dans une musique puisée au rythme de la vie et à l’intelligence de l’écoute, nourrie d’un travail acharné et d’une remarquable faculté d’assimilation, cueillant des sonorités multiples dans le vaste jardin des mélodies marocaines, arabes et universelles.

Parce qu’il abordait la phrase musicale avec une approche personnelle et choisissait ses textes poétiques hors des sentiers battus, Doukkali semblait immunisé contre la peur du dépassement face aux modes successives. Visionnaire, toujours tourné vers l’avenir et attentif aux mutations du paysage musical, il n’a jamais été relégué au passé par les évolutions artistiques, mais s’est imposé comme une référence musicale durable et constamment renouvelée.

Une telle trajectoire n’aurait pu s’écrire sans cette volonté de dépassement portée par le jeune homme venu de l’ancienne médina de Fès, grandi dans un milieu modeste et conservateur, mais animé d’une détermination farouche à inscrire son nom parmi les pionniers de la musique marocaine moderne.

Cette passion profonde poussait Abdelwahab Doukkali à renouveler sans cesse son œuvre créative. Il débute en interprétant "Al Ghadi Fi Tomobil" sur une composition du maître Mohammed Benabdessalam, avant d’engager très tôt un dialogue direct avec le texte pour devenir à la fois chanteur et compositeur.

Des œuvres marquées par les influences orientales comme "Habibati" et "La Tatrokini", Doukkali évolue vers des créations plus ancrées dans une identité poétique et mélodique singulière, donnant naissance à des chefs-d’œuvre devenus des classiques tels que "Marsoul Al Hob" et "Ma Ana Illa Bachar", l’une des chansons marocaines les plus populaires dans l’espace maghrébin et oriental.

A travers une approche renouvelée de la chanson patriotique dans des œuvres comme "Rihlat Annasr" et "Habib Al Malayine", il s’engage également dans une expression artistique à portée universelle avec des titres tels que "Montparnasse", célèbre pour son message contre le racisme, ou "Souk Al Bacharia", récompensé au Festival de la chanson arabe du Caire en 1997.

Loin de se cantonner à une position confortable dans une sphère artistique populaire, Doukkali demeurait animé par le besoin de libérer une énergie créatrice toujours plus audacieuse dans l’expérimentation et l’adaptation de textes complexes. "Kan Ya Ma Kan", avec sa structure narrative et romanesque, illustre parfaitement cette orientation artistique téméraire qui a consacré la place unique de l’artiste dans le paysage musical marocain.

Cette singularité se reflétait également dans une personnalité indépendante et affirmée, peu encline au conformisme. Doukkali apparaissait devant son public avec une élégance particulière dans le style vestimentaire, les accessoires et la présence scénique, mais aussi à travers une utilisation originale du luth au sein de l’orchestre, cultivant une relation distinctive avec son public, mêlant fierté, noblesse et profond respect pour ses admirateurs.

Les véritables artistes partagent souvent une même angoisse : voir leur art mourir avant eux. Abdelwahab Doukkali peut partir apaisé, tant son œuvre a conquis sa part d’éternité après avoir traversé avec succès l’épreuve du temps, des modes et des générations. Son nom demeure à lui seul un déclencheur de nostalgie, de mémoire et de raffinement artistique dans un univers saturé de productions éphémères.

Plus de six décennies et demie après ses premières œuvres, l’auditeur continue de s’interroger, chaque fois qu’il retrouve ses univers mélodiques et ses choix poétiques, sur cette capacité rare qu’ont ses chansons à conserver leur fraîcheur et leur modernité renouvelée.

La voix du compositeur Moulay Ahmed Alaoui se charge d’une profonde émotion lorsqu’il évoque le parcours d’un artiste fondateur où se sont conjugués les talents du chant, de l’écriture, des arts plastiques et du théâtre. Il salue en lui une maîtrise exceptionnelle, une intelligence hors norme ainsi qu’une conscience artistique moderne qui lui ont permis de préserver son prestige symbolique, artistique et professionnel.

"Le plus difficile pour un artiste est de posséder une empreinte propre et une identité reconnaissable dans le courant dominant", souligne Moulay Ahmed Alaoui dans une déclaration à la MAP.

Selon lui, le regretté artiste avait très tôt affirmé un style personnel qui lui ressemblait et le distinguait, rejoignant ainsi les grands créateurs marocains tels qu’Ahmed El Bidaoui, Abdelkader Rachdi, Mohamed Fouiteh, Mohammed Benabdessalam ou encore Brahim Alami.

Le compositeur révèle également que le jeune Abdelwahab avait pris conscience de sa singularité artistique lors des concours "Ghanni Ya Chabab" organisés au cinéma Royal de Rabat sous la supervision du compositeur Abderrahmane Kerdoudi, époux de l’artiste Bahia Idriss. C’est également à Rabat qu’eut lieu sa rencontre décisive avec le regretté Ahmed Tayeb El Alj, donnant naissance à un duo texte-musique qui offrira au public marocain des œuvres immortelles. La chanson marocaine quittait alors son carcan stylistique pour entrer dans l’univers fascinant de Doukkali.

A l’exception de Mohamed Belkhayat, qui composait selon une approche académique, Doukkali et plusieurs artistes de sa génération s’appuyaient sur une maîtrise instinctive des structures musicales, une compréhension fine des rythmes et une intelligence rare dans le choix des textes, qu’ils savaient modeler et élever vers une nouvelle dimension esthétique, ajoute Moulay Ahmed Alaoui.

Aussi intemporel dans ses propositions artistiques qu’ouvert aux générations successives, Doukkali était, selon le musicien Nouamane Lahlou, "la dernière des grandes forteresses artistiques".

Une figure emblématique qui a laissé une empreinte exceptionnelle grâce à son génie et à sa vaste culture musicale. Pour lui, la chanson marocaine porte aujourd’hui le deuil d’un artiste qui a profondément contribué à son raffinement et à son évolution.

Depuis plus de soixante ans, Abdelwahab Doukkali rayonnait sur un vaste espace maghrébin et arabe. Figure reconnue de la scène musicale égyptienne, particulièrement au Caire, il entretenait des liens avec les plus grands artisans de la musique arabe et s’imposait également auprès du public de la BBC.

Pourtant, à l’image de son ami et compagnon de route Abdelhadi Belkhayat, il choisit de bâtir sa gloire sur les scènes marocaines, auprès d’un public qui fit de sa voix la bande-son de ses joies et de ses émotions.

Le défunt aurait également pu construire une gloire comparable sur grand écran, à l’instar des grandes figures du cinéma musical égyptien comme Abdelhalim Hafed ou Farid Al Atrache, si l’industrie cinématographique nationale avait connu à l’époque une production plus régulière et structurée. Il fut notamment la vedette du film "Al Hayat Kifah" de Mohamed Abderrahmane Tazi et Ahmed Maanouni, et participa à "Ayna Tokhabbiouna Achams ?" d’Abdellah Mesbahi. Le domaine dramatique ne lui était d’ailleurs pas étranger, lui qui faisait partie des jeunes artistes formés au sein de la troupe théâtrale Al Maâmora au lendemain de l’indépendance.

Avec la disparition d’Abdelwahab Doukkali, le Maroc perd une figure artistique exceptionnelle mais aussi une voie et une mélodie qui résonnent au plus profond de son être culturel. Les Marocains perdent aussi une chanson qui les ramène à un rituel de plaisir collectif, made localement mais dont la valeur est universelle.

MAP

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