“AI Impact Summit” à New Delhi: Interview avec Amal El Fallah Seghrouchni, ministre déléguée chargée de la Transition numérique et de la Réforme de l’administration

Publié il y a 3 jours

Dans une interview accordée à la MAP en marge de l'”AI Impact Summit” tenu à New Delhi, la ministre déléguée chargée de la Transition numérique et de la Réforme de l’administration, Amal El Fallah Seghrouchni, met en avant la portée stratégique de la participation du Royaume aux grands rendez-vous internationaux de l’intelligence artificielle.

Elle détaille les fondements de l’initiative “AI Made in Morocco”, axée sur la souveraineté, l’innovation et l’impact, mettant en exergue l’importance du capital humain, de la coopération multilatérale et d’un cadre éthique aligné sur les standards internationaux pour positionner le Maroc comme un acteur régional de référence en Afrique et au Moyen-Orient.

Question 1 : Quelle est la portée stratégique de la participation du Maroc à l”AI Impact Summit” à New Delhi?

J’ai eu le plaisir de représenter le Maroc pour la deuxième fois à un sommet mondial dédié à l’IA, après celui de Paris l’année dernière, lors d’une édition axée sur l'”action”. Cette présence régulière du Royaume dans les grands rendez-vous internationaux témoigne d’une volonté claire d’aligner et d’arrimer les efforts de recherche et développement et les dynamiques d’innovation sur les dernières avancées mondiales en matière d’IA.

Le Royaume ambitionne ainsi de se positionner comme un acteur de référence à l’échelle régionale (Afrique et au Moyen-Orient). Dans cette perspective, la participation à ce type de forums est essentielle, à la fois pour mieux appréhender les transformations en cours et pour renforcer sa visibilité sur la scène internationale.

Elle offre également l’opportunité de consolider des partenariats stratégiques avec des acteurs clés de l’écosystème mondial de l’IA.

En marge du sommet, j’ai tenu plusieurs réunions bilatérales et j’ai également présenté la vision du Royaume en matière d’IA et de transformation numérique lors de la réunion interministérielle organisée jeudi.

Question 2 : En quoi le renforcement de la coopération multilatérale constitue-t-il un levier stratégique pour le développement de l’IA? Le renforcement de la coopération multilatérale est essentiel dans le domaine de l’IA, dans la mesure où il s’agit d’un secteur qui se nourrit des travaux, des expertises et des données produits à l’échelle mondiale.

Le Maroc s’inscrit pleinement dans cette dynamique. Le Royaume a déjà lancé plusieurs laboratoires de recherche et développement en partenariat avec des acteurs internationaux. En marge de ce sommet, des discussions ont également été engagées avec la Commission européenne en vue de lancer de nouveaux projets, dont certains seront annoncés lors du GITEX Africa Morocco, prévu à Marrakech du 7 au 9 avril prochain.

Par ailleurs, le Maroc prône une intelligence artificielle co-construite avec l’ensemble de ses partenaires et fondée sur des principes de confiance, de responsabilité et d’inclusion. Il œuvre pour tracer une “troisième voie” de l’IA, à la croisée des grandes approches internationales, afin de maximiser l’impact de cette révolution et de l’ancrer dans les réalités et les besoins spécifiques de l’Afrique et du Moyen-Orient.

C’est, d’ailleurs, dans cette logique qu’a été lancé le projet “AI Made in Morocco”, structuré autour de trois piliers majeurs. Le premier repose sur la souveraineté et la confiance, conditions indispensables à l’adoption de l’IA, à travers la protection des données et le respect de l’intérêt général. Le deuxième pilier concerne l’innovation et la compétitivité, avec l’objectif de développer et de maîtriser des solutions adaptées aux enjeux économiques et sociaux du pays. Enfin, le troisième pilier vise l’adoption, le rayonnement et l’impact, en favorisant la coopération et le déploiement de solutions concrètes, mesurables et utiles au quotidien des citoyens.

Question 3 : Le développement des compétences est une condition sine qua non pour la réussite de l’AI Made in Morocco, quelle stratégie le Maroc met-il en œuvre pour former et préparer sa jeunesse aux métiers de l’intelligence artificielle ?

Effectivement, aucun des trois piliers ne peut se concrétiser sans un socle transversal: le capital humain. Le Maroc place ainsi les talents au cœur de sa stratégie, en investissant sur l’ensemble de la chaîne de valeur, de la formation initiale à l’excellence scientifique, en passant par la montée en compétences et la reconversion.

En matière de formation initiale, plus de 500 programmes dans les métiers du digital ont été accrédités, avec déjà 22.649 étudiants inscrits dans des domaines stratégiques tels que l’IA, les sciences des données, la cybersécurité, le cloud et l’ingénierie logicielle. L’objectif est ambitieux : atteindre 100.000 nouveaux talents par an à partir de 2030.

Enfin, cette dynamique s’inscrit dans une vision de long terme visant à préparer les générations futures dès le plus jeune âge. Le programme “AI Master Junior” initie ainsi les jeunes de 8 à 18 ans dans les 12 régions du pays. Une initiative conjointe avec la Fédération Royale Marocaine de Football prévoit également de sensibiliser près de 200.000 jeunes sportifs aux enjeux de l’IA. Dans cette même logique d’innovation appliquée, le programme “Generation AI & IoT Morocco”, lancé en janvier 2026, formera 1.200 jeunes scientifiques par an à travers une approche pratique, orientée projets et alignée sur les besoins des entreprises.

Question 4 : Comment le Maroc structure-t-il son approche en matière de régulation de l’IA, notamment à travers un cadre éthique aligné sur les standards internationaux ?

J’ai participé, en tant que membre de la Commission mondiale d’éthique des connaissances scientifiques et des technologies (COMEST) de l’UNESCO, aux premières discussions consacrées à l’éthique de l’IA, des objets connectés et de la robotique. Par la suite, des recommandations ont été proposées par l’UNESCO en novembre 2021 et approuvées par 193 pays, dont le Maroc.

Dans cette dynamique, le Maroc figure également parmi les quatre premiers pays au monde à avoir participé à l’exercice de “Readiness Assessment Methodology”, visant à évaluer le niveau de préparation des États membres à la mise en œuvre de ces recommandations. Cette implication précoce traduit une prise de conscience forte et un engagement résolu en faveur d’une IA éthique et responsable.

Les progrès réalisés se reflètent également dans les classements internationaux. Le Royaume a ainsi gagné 14 places en un an dans le “Government AI Readiness Index 2025”, se positionnant au 87ème rang sur 195 pays. Au-delà du classement, cette évolution témoigne des avancées enregistrées en matière de gouvernance, de capacités institutionnelles et de confiance.

Sur le plan national, plusieurs chantiers structurants sont en cours. Le ministère œuvre notamment à la mise en place d’une direction dédiée à l’IA, tout en développant un cadre de référence pour une IA responsable en collaboration avec la Commission nationale de contrôle de la protection des données à caractère personnel (CNDP).

Par ailleurs, un projet de loi « Digital X.0 », porté par le ministère en concertation avec les institutions concernées, à savoir l’Agence de développement du digital (ADD), la CNDP, la Direction générale de la sûreté nationale (DGSN) et la Direction générale de la sécurité des systèmes d’information (DGSSI), vise à encadrer les usages du numérique et à intégrer pleinement les enjeux éthiques liés à l’IA ainsi que les principes de “privacy by design” et “security by design”.

Aujourd’hui, le Maroc adopte une approche globale, articulée autour de la gouvernance, de la mise en œuvre opérationnelle et du respect de principes éthiques clairement définis, en cohérence avec les standards internationaux.

MAP